Thèse Récits d'Inceste et Post-Vérité la Construction Littéraire d'Une Vérité Fragile et Difficile à Partager - Analyse Croisée d'Oeuvres de Littérature Contemporaine Française H/F - Doctorat.Gouv.Fr
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Établissement : Université de Savoie Mont-Blanc École doctorale : Cultures Sociétés Territoires Laboratoire de recherche : Langages, Littératures, Sociétés. Etudes Transfrontalières et Internationales Direction de la thèse : Sylvain SANTI Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-05-31T23:59:59 Depuis le mouvement #MeToo, de nombreux récits contemporains entreprennent de raconter et de faire reconnaître des violences sexuelles longtemps tues, et notamment d'inceste. Ces textes s'inscrivent cependant dans un contexte décrit comme celui de la « post-vérité », où un brouillage croissant entre faits, interprétations et récits concurrents fragilise les régimes de vérité. Il en résulte une tension singulière : des narrateurs et narratrices qui mènent une véritable enquête pour établir une vérité et en obtenir la reconnaissance, mais qui le font à un moment historique où cette vérité apparaît particulièrement fragile, et surtout difficile à partager. Dans cette perspective, cette thèse propose d'interroger les formes que prennent ces quêtes de vérité dans la littérature contemporaine. Il sera ainsi question d'étudier les poétiques de la vérité qui s'y élaborent, et notamment la manière dont elles passent par la réappropriation de structures narratives anciennes, et plus particulièrement, celle constituée du monstre et du héros. L'enjeu sera de comprendre la manière dont la littérature contemporaine génère des poétiques permettant d'explorer, de formuler et de partager une vérité dans un tel contexte. Ce projet reposera sur l'analyse croisée d'oeuvres de littérature contemporaine française : La Méprise de Florence Aubenas (Seuil, 2010), Le Consentement de Vanessa Springora (Grasset, 2020), La Familia grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021), Triste Tigre de Neige Sinno (P.O.L, 2023) et L'hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2024). Au XIX siècle, Stendhal décrivait le roman comme « un miroir que l'on promène le long d'un chemin ». Il désignait ainsi la capacité des oeuvres littéraires à rendre visibles les tensions d'un moment historique. Pensons en ce sens aux oeuvres de Balzac qui ont su capter et donner à voir - à travers des figures incarnées - les logiques sociales et économiques de la société post-révolutionnaire, marquée par l'essor du libéralisme et du capitalisme. Un personnage comme celui de Vautrin est à cet égard exemplaire : il incarne une forme de lucidité cynique face aux règles du jeu social, et révèle la violence des mécanismes de réussite et de domination qui structurent la société de son époque.
Ce projet s'appuie sur cette idée et propose de l'appliquer à certaines oeuvres contemporaines. Dans cette perspective, cette recherche souhaite s'intéresser à plusieurs récits récents qui semblent particulièrement révélateurs de tensions propres à notre présent. En effet, depuis le mouvement #MeToo, on assiste à la publication de nombreux récits consacrés à l'inceste, dans lesquels les auteurs et autrices entreprennent de révéler une vérité grâce à l'exposition d'événements et de faits longtemps tus. Or, ces oeuvres apparaissent dans un contexte historique souvent décrit comme celui de la « post-vérité », où un brouillage croissant entre faits, interprétations et récits concurrents fragilise les régimes de vérité. On se trouve donc face à une certaine tension : des narrateurs et narratrices qui mènent une quête pour établir une vérité et obtenir sa reconnaissance, mais qui le font à un moment historique où cette vérité semble plus fragile, plus disputée et parfois moins partageable que jamais. La question que cette recherche pose est donc la suivante : comment s'écrivent ces quêtes de vérité dans un contexte où celle-ci est aussi fragile et contestée, autrement dit, où rien ne semble la favoriser ?
Pour répondre à cette question, ce projet propose d'étudier un corpus composé de plusieurs récits contemporains : La Méprise de Florence Aubenas (Seuil, 2010), Le Consentement de Vanessa Springora (Grasset, 2020), La Familia Grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021), Triste tigre de Neige Sinno (P.O.L, 2023) et L'Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2024). L'analyse des oeuvres de ce corpus s'attachera à montrer que dans ces récits autobiographiques, les narrateurs et narratrices dépassent le cadre du simple témoignage : ils cherchent non seulement à reconstruire les événements passés, mais aussi à donner forme à une quête complexe de la vérité. Ces récits adoptent ainsi des formes narratives spécifiques - fragmentation, montage, temporalités discontinues, hésitations énonciatives, etc. - par lesquelles ils donnent à voir le processus même de recherche. De plus, pour différents qu'ils soient ces récits partagent tous un point commun remarquable : l'élaboration de la vérité à laquelle ils s'attèlent convoque à chaque fois la structure ancienne qui oppose le monstre au héros. Ils apparaissent ainsi comme autant de réappropriations de ces figures destinées à mobiliser des ressources imaginaires promptes à explorer les douloureuses ambiguïtés qui caractérisent la relation entre la victime et son incesteur. C'est ainsi que de très nombreuses figures monstrueuses se voient convoquées dans ces oeuvres. Pour n'en citer que quelques-unes : on retrouve par exemple des figures issues de la mythologie (comme l'Hydre chez Camille Kouchner, le Minotaure chez Neige Sinno ou Méduse chez Constantin Alexandrakis), de l'univers des contes (l'Ogre, le Loup et même Barbe-Bleue chez Vanessa Springora ou chez Florence Aubenas), ou encore de certaines traditions légendaires, etc. À première vue, l'apparition de telles figures pourrait sembler presque attendue, tant le monstre appartient à un imaginaire narratif ancien. Pourtant, sa réactivation dans ces récits contemporains n'a rien d'anodin. Le monstre constitue en effet une figure traditionnellement liée aux moments de crise des catégories et des normes : il surgit précisément lorsque les cadres habituels de compréhension se trouvent mis en défaut. Dans ce contexte, il ne sert pas seulement à nommer ou à figurer le mal. Il agit comme une force structurante de l'imaginaire, à partir de laquelle peut se déployer une enquête sur ce qui résiste à la compréhension et à la mise en récit.
Cette thèse s'attachera ainsi à souligner que dans ces textes, les monstres sont figurés de manière mouvante et plurielle. Et, par cette plasticité même, ils permettent de rendre intelligible un objet qui échappe au cadre habituel des représentations. Mais, il apparaitra qu'elles contribuent également à structurer la dynamique narrative. En effet, la figure du monstre organise le récit en installant une logique d'enquête, dans laquelle le narrateur ou la narratrice se constitue en sujet - à la fois héros et enquêteur - engagé dans une démarche visant à établir et éprouver sa propre vérité.
La figure du monstre s'inscrit ainsi dans une dynamique diégétique précise. Elle organise d'abord une logique de confrontation entre l'incesteur et le narrateur-enquêteur, qui structure la progression de l'enquête et du récit. Elle introduit également une logique de contamination, diffusant ses effets dans l'ensemble du texte : images, motifs, formes narratives et réseaux intertextuels. Au fil du récit émergent alors des figures fragmentaires et ambiguës, traversées de contradictions, qui témoignent de la difficulté même à saisir et à stabiliser la vérité recherchée. Loin donc de constituer une simple métaphore morale, cette recherche montrera ainsi que le monstre apparaît comme une ressource première pour la construction de l'enquête. Il permet de produire des images, d'organiser l'énonciation et de structurer la narration, rendant ainsi partiellement lisible ce qui résiste à une restitution strictement factuelle des événements. cf. 'Contexte scientifique' Ce travail s'appuie sur un corpus de cinq récits contemporains - La Méprise de Florence Aubenas (Seuil, 2010), Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia Grande de Camille Kouchner, Triste tigre de Neige Sinno et L'Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis - dont le rapprochement se justifie par leur inscription dans le sillage du mouvement #MeToo, ainsi que par l'attention qu'ils portent à la question de la vérité, de sa mise en récit et à la réappropriation de la structure monstre-héros.
Dans cette perspective, l'analyse adoptera une approche essentiellement poétique, centrée sur les modalités de l'énonciation, les principes d'organisation du récit ainsi que sur les formes prises par les processus de remémoration et de reconstruction. Il s'agira de montrer que, dans ces oeuvres, la vérité ne se donne pas d'emblée, mais se construit progressivement à travers une dynamique d'enquête. Celle-ci est portée par des narrateurs et narratrices qui se constituent en sujets enquêteurs, engagés dans un travail d'élaboration et de mise à l'épreuve de la vérité. L'étude examinera en particulier les dispositifs narratifs par lesquels cette quête se déploie : agencement des temporalités, mise en série de fragments, confrontation aux silences et aux zones d'incertitude. Cette réflexion impliquera également de situer ces récits au regard des conceptions philosophiques de la vérité qu'ils mobilisent et mettent en tension.
L'analyse s'attachera également à la figure du monstre, envisagée non comme un simple motif thématique, mais comme un véritable opérateur poétique. Il s'agira d'identifier les différentes figures convoquées (issues de la mythologie, des contes ou de traditions légendaires, etc.), d'en étudier les modes d'apparition et de transformation, ainsi que les fonctions qu'elles remplissent dans le texte. Une attention particulière sera portée à leur diffusion dans l'ensemble du récit - images, motifs récurrents, formes narratives et réseaux intertextuels - afin de montrer comment elles participent à la structuration de l'énonciation et de la narration.
L'enjeu sera alors de mettre en évidence l'articulation entre cette figure du monstre et la dynamique d'enquête qui traverse ces récits. En effet, par son caractère mouvant et difficilement saisissable, le monstre contribue à déclencher et à organiser la quête de vérité : il constitue à la fois un objet à comprendre, un principe de confrontation et un moteur de la progression narrative. Dès lors, l'étude cherchera à montrer comment cette figure permet de penser et de représenter ce qui résiste aux catégories ordinaires du langage, tout en offrant au récit des formes susceptibles de rendre cette expérience partageable.
Enfin, en s'appuyant sur l'analyse croisée des oeuvres de ce corpus, ce travail visera à dégager les contours d'une poétique contemporaine de la vérité. Il s'agira ainsi de comprendre comment ces textes élaborent des dispositifs capables de répondre à un contexte marqué par la fragilisation des régimes de vérité, et notamment comment la littérature, se réappropriant certaines formes anciennes, permet de rendre partageable une expérience marquée par l'incertitude et la difficulté à dire.
Concrètement, la première année de cette recherche sera consacrée à la constitution du cadre théorique et à l'analyse approfondie des oeuvres portées au corpus. La deuxième année sera dédiée à la rédaction de l'introduction, des chapitres concernant les oeuvres, et d'un article scientifique dans une revue à comité de lecture. La dernière année sera réservée à la rédaction des parties conclusives (synthèse théorique, ouverture, perspectives critiques). La dernière année sera également celle de la soutenance (prévue en fin d'année universitaire 2029), de l'organisation d'une journée d'étude - ou d'une participation à un colloque international - et de la préparation d'une publication (ouvrage ou dossier thématique) valorisant les apports du travail. Aussi, au fil de ces trois années, la participation aux séminaires du laboratoire LLSETI et de l'École Doctorale viendra compléter et nourrir cette réflexion.
Le profil recherché
Le ou la candidat·e recherché·e devra manifester un vif intérêt pour la littérature contemporaine française, en particulier pour les écritures de soi, les récits d'enquête et les problématiques liées à la représentation du trauma et de la vérité. Une solide formation en analyse littéraire et en théorie critique est attendue, ainsi qu'une capacité à mener une réflexion comparative et interdisciplinaire. Le ou la candidat·e devra faire preuve d'autonomie, de rigueur méthodologique et de qualités rédactionnelles affirmées. Une sensibilité aux enjeux éthiques et politiques des corpus étudiés constituera un atout important.